Onésime Flandrin

 

 

Défense de la mémoire d'Onésime Flandrin, alias "Jojo les Flageolets", artiste de music-hall, et acteur de

cinéma.

 

- Né à Paris le 13 avril 1890. Mort au champ d'honneur le 16 avril 1917 -

 

 

Né de parents modestes, Onésime voit le jour en 1890 dans un petit appartement parisien, situé juste au dessus de l'échoppe familiale.

 

Il naît  fils unique et fils unique il restera.

 

La chaleur du foyer Flandrin  compense grassement celle bien maigre du poêle Gaudin qui trône dans le salon.

Onésime coule des jours heureux au milieu des prothèses orthopédiques que répare à ses heures perdues son père -grand invalide de la guerre de  70 - et des gaines et corsets que sa mère étrique ou détend au gré des caprices de la mode.

 

Très tôt, son esprit se révèle aussi fantasque et capricieux que les petits navires de papier qu'il fait voguer dans les caniveaux de sa rue, au gré des océans d'eau que déversent chaque matin les concierges du quartier. Rien d'étonnant donc à ce qu'Onésime fasse tout jeune le bonheur des réunions de famille qu'il égaye toujours d'un bon mot d'enfant, ou d'une grimace fort réussie.

"Quel enfant doué vous avez là ma bonne Félicie! Mais dame qu'en ferez-vous quand viendra l'âge des boutons?" répètent inlassablement les commères du voisinage.

 

Parlons justement de ce qui dans l'esprit des parents préfigure l'avenir d'un enfant.

Onésime fréquente dès 1896  l'institut EPG (sigle signifiant "enfants des pensionnés de guerre") situé tout près du domicile familial, au 11 rue Merlinot.

Quoique intelligent et doté d'un grand sens pratique, ce n'est pas en classe que le jeune Flandrin exprime le bouillonnement de sa jeunesse. Il le réserve plutôt au cercle intime des joueurs de billes de la cour d'école. Là, Onésime,

bien à l'abri d' une palissade de paletots et de culottes courtes, y exerce les prémisses d'un art qui le conduira

jusqu'aux planches sacrées des Folies Gâtineaux, ou encore du Moulin Rouge!

 

 Jugez plutôt:

 

Le petit Onésime se distingue par l'utilisation de flatulences extraordinairement contrôlées pour tirer  sur des cibles que le temps, l'assurance et l'adresse repousseront jusqu'à plus de 2m pour atteindre le 12 juin 1913 l'extraordinaire distance de 2m23, à l' Alcazar de Marseille!

"record attesté en vertu des pouvoirs qui me sont conférés, 2m23 par propulsion d'un pois chiche sec sur boite de conserve en fer blanc de taille courante, par le sieur FLANDRIN Onésime, demeurant à Paris, et plus connu sous le nom d'artiste de "Jojo les Flageolets". Pièce fermée. Vent nul. Température sous abri de 31°. Hygrométrie ambiante: 27%. Altitude par rapport à la mer: 3m08".

Source: "De l'Alcazar à l'Eldorado: Mémoires d'un huissier de spectacle marseillais". Eugène Fitucelli. Nouvelles Editions Françaises.1940).

 

Le 4 mai 1897, Onésime et sa mère projettent de se rendre à une séance de cinéma. Des places gratuites leur ont été données le matin même en paiement d'une paire de bretelles à retendre. Ce jour là, alors qu'il vient de nourrir les chats errants du quartier, Onésime est atteint d'une crise foudroyante de coryza. Cette infortune sauve la mère et l'enfant d'une terrible tragédie, restée dans l'histoire du cinéma sous le nom de "l'incendie du bazar de la charité".

 

 

 

Onésime en conservera une fascination pour le 7ème Art.

 

De la cour d'école, au cours d'art dramatique, il n'y a qu'un pas. Onésime le franchit en septembre 1905. Certes, les

numéros du jeune Flandrin ne sont pas du goût de son maître, le regretté Félicien Mousqueton, mais c'est l'occasion pour ce dernier de le recommander auprès du talentueux pétomane Joseph Pujol (1857-1945). L'illustre fantaisiste, au faîte de sa gloire, est capable d'éteindre des bougies à distance, ou encore de jouer "au clair de la lune" avec un flûtiau.

 

 

 

Suivant scrupuleusement les conseils de son maître, Onésime devient à force d'un travail rigoureux et d'un régime

alimentaire adapté la star de son temps.

Justement, s'agissant des mécanismes que nous qualifierons par pudeur "d'internes", nombre de diététiciens et de nutritionnistes parmi les plus pointus que compte la communauté scientifique d'alors, s'intéressent aux nutriments susceptibles de produire de tels effets.

Certains bruits de coulisses ou de loges laissent entendre que les recherches seraient secrètement instiguées par un concurrent jaloux de ces performances hors du commun.

Toujours est-il que  le voile ne sera jamais  levé sur l'identité du commanditaire, et encore moins sur le secret de l'artiste...

 

Dès 1906, le nom de Jojo les flageolets s'envole  du bas de l'affiche pour en atteindre le sommet 3 ans plus tard, en lettres capitales et dorées!

 

C'est justement en 1909 que le cinéma s'intéresse enfin au phénomène "Jojo".

Léon Gaumont  est sur le point de commercialiser son procédé Chronophone, qui synchronise  le son d'un disque avec les images d'un film.

 

Il recherche pour ses "phonoscènes" des artistes populaires, comiques, visuels... et sonores! Le choix de jojo relève donc de l'évidence  pour le génial inventeur.

 

Cela dit, le succès ne naît pas à Paris, cité trop élitiste qui n'a d'yeux que pour les films dits "d'Art".  Il débute modestement en Province où Onésime devient bien vite la star incontestée des cinémas itinérants, reléguant à la position de challengers ringards les Rigadin, Boireau ou autre Léonce Perret.

 

 

Doué d'un double sens du contact et des affaires, Onésime entreprend de parcourir la France pour la promotion de ses films. Fréquemment, Jojo les Flageolets se produit  lors de la projection de ses courts métrages, en meublant l'intermède imposé par le changement de bobine.

Dans les petites communes de nos campagnes françaises, la salle de cinéma prend souvent ses quartiers dans un café, sur un des murs duquel on dresse pour tout écran un drap de lit blanc.

L''atmosphère bon enfant qui y règne est propice à un relâchement général du public.

 A bas les convenances, et que la fête commence!

 S'il est vrai que selon une formule convenue, "le spectacle est parfois  dans la salle", il l'est souvent lorsque  Jojo les Flageolets fait son numéro.  Au moment des rappels, le public reprend en chœur les airs les plus célèbres, ce qui laisse dire à certains chroniqueurs que "l'ambiance est ici perceptible, quasiment palpable" (sic). Bien avant l'heure, la distanciation si chère à Brecht y est déjà totale...

 

La technique visant d'une part à tester un film en avant-première en province, d'autre part à proposer en sus de la projection  des numéros de music-hall  remonterait semble t-il à cette époque (NDA: source à préciser).

 

Paris connaît à son tour un engouement pour Jojo qui court les cabarets et monopolise les écrans de cinéma parisiens.

 

Imaginez les 3400 spectateurs du Gaumont Palace riant à l'unisson devant "Jojo au vent mauvais" également connu sous le titre  "Verlaine, cet inconnu".. c'est la consécration en ce soir du 10 août 1912!

 

Pour la première fois dans l'histoire du monde du spectacle, un artiste offre  l'image d'une personnalité ubiquitaire, ou comme l'on dirait aujourd'hui "multimédiatique".

 

Le personnage entier semble pouvoir être croqué en une belle formule de Murcielago Mortebranche, biographe officiel de Réjane et de Sarah Bernardt. Voyons ce qu'il dit de Jojo les Flageolets:

 " Pétulant et bien en jambes, ce diable d'homme sait électriser son public. Or gaz et étincelle font rarement bon ménage..  pour notre plus grand plaisir.! En bon artificier de la joie, Jojo les Flageolets flatule à tout rompre devant un public conquis par sa bonne humeur. En automobile, en fiacre ou à pied...foncez sans tarder au Moulin Rouge ce samedi 7 octobre!" (Le Petit Journal. Edition du 05/10/1911).

 

Malheureusement, le destin rattrape Onésime Flandrin au détours  de la première guerre mondiale.

 

L'artiste ne fait pas partie des premières vagues de conscrits en raison de la réapparition providentielle de son coryza. Ses parents quoique profondément patriotes sont ravis de ce sursis, Onésime est en effet leur seul fils. Il faut dire que lorsque la censure se relâche, certains journaux évoquent en dernière page, et en tout petit,  le nombre effrayant de 6000 soldats tués en moyenne  par jour...

Le sursis dure trois ans, trois ans à distraire les troupes par toile d'écran interposée.

 

Noël 1914, Onésime fait un bref séjour à Verdun où il participe à la messe de minuit en compagnie du fameux comique troupier Gaston Ouvrard .

("Son homélie achevée, l'abbé Mandrin se tourne alors silencieusement vers l'artiste, et d'un hochement de tête l'invite à procéder. Là, superbe dans sa tenue d'apparat, très concentré, l'oeil rivé sur sa montre gousset,   Jojo les flageolets réussit avec une synchronisation parfaite à sonner les 12 coups de minuit par propulsion de balles Lebel de 8mm sur une cloche d'étain . Les quelques fridolins qui se sont  joints à nos pious pious en cette belle nuit de trêve, réalisent avec fascination  l'écrasante supériorité des français, annonciatrice d'une  victoire finale imminente".

Source: Guillaume Portemine. La Provence d'Alsace. Edition du 26/12/1914).

 

 

 

Le temps de la mobilisation finit par arriver au printemps 1917.

 

 

Chemin des Dames, 16 avril. 06h00 du matin.

La tension est palpable dans les tranchées. Le Général Nivelle vient de déclarer: "l'heure est venue, confiance, courage, et vive la France!"

Il fait froid, la neige tombe.

Alors qu'il s'élance avec la première vague d'assaut, Jojo les Flageolets est frappé de plein fouet par un obus chargé d'Ypérite, ou gaz moutarde.

"Tripette" comme l'ont affectueusement surnommé ses camarades de chambrée, s'éteint à l'âge de 27 ans.

 

Onésime Flandrin fait un temps la Une des journaux,qui l'élèvent  au rang glorieux de martyr de la Nation.

Citée de nombreuses fois dans la presse nationale, l'anecdote du 24 décembre 1914 sert joliment la cause de la guerre, par sa haute valeur symbolique.

 

Le temps de l'Armistice venu,  le nom d'Onésime Flandrin  rejoint la foule des anonymes qui s'affiche en lettres d'or sur les stèles des monuments aux morts. A l'image des films, la guerre a  aussi son générique de fin.

 

Puis, comme tant d'autres poilus tombés pour la France, la nuit sombre de l'oubli  recouvre l'artiste  de son noir linceul...

 

Notre cercle a justement pour vocation de réparer cette injuste erreur de l'histoire, véritable injure à l'Histoire.

 

Onésime Flandrin, nous ne t'oublierons jamais.

(Cercle "les amis d'Onésime Flandrin". Octobre 2010)

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Filmographie (sous brevet Gaumont  chronophone): 

 

1909: "Jojo joue du cornet".

1910: "Du vent dans les voiles" (ou "Même par temps calme, il avance!"). Réclame pour les conserveries de thon et sardines à l'huile "la belle marinière". Archives INA.

1911: " Un espion au ministère" (ou "fuites au cabinet"). Frappé par la censure du gouvernement d'alors, le film a été renommé "bruits de couloirs", de façon à lui retirer toute connotation politique.

1912: "Jojo au vent mauvais" (ou "Verlaine, cet inconnu").

1913: "Vas-y Tonton, souffle encore tes bougies" (ou "l'anniversaire de Jojo")

1914: "Jojo et Michelin sur les routes du front, un duo qui n'manque pas d'air!" (film publicitaire et de propagande. Archives du cinéma des armées).

1915: " Alors Jojo... ça gaze?" (avec le concours de la Manufacture d'Armes de Châtellerault).

1916: "Retour de flamme, batterie 17" ( ou "quelqu'un a du feu?" ) Drame patriotique.

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Influences diverses:

 

Sur le cinéma:

Ernest Bourbon -alias Onésime - est un acteur de films burlesques muets de 1912 à 1919.

Le choix de son prénom de scène est un bel hommage à Jojo les flageolets.

Plus chanceux que son mentor, Ernest Bourbon rentrera indemne des tranchées...

 

Impact littéraire:

Marcel Proust:Le côté des Guermantes:

"La duchesse lance alors à son valet Antoine: " mon brave, cessez ces haussements d'épaules qui ternissent ma société. Ne soufflez donc pas à chacune de mes réflexions. Vous êtes à mon service après tout, et je n' ai que faire d'un Flandrin dans mon salon".

 

Utilisation commerciale:

Louis Luguet, champion de cyclisme au début du 20ème siècle était équipé de pneumatiques Michelin. Les prototypes qu'il a

successivement testés avaient pour nom de code "Zéphir de la route", "Edredon 26", ou encore... "Flandrin 700c".

 

 

Source de cette bio-fiction: Alain BOURRET. (Onesime Flandrin©BOURRET).

L'objectif de cette bio-fiction est, au delà du plaisir que j'ai eu à  l'écrire, essentiellement de nature pédagogique.

Ce n'est pas parce qu'un texte est émaillé d'éléments d'une indiscutable authenticité que l'ensemble est pour autant vrai...