Neige...

 

Il y a bien longtemps, dans un petit village du Sud de la France, en terres catalanes plus précisément, il y  avait un chien si sale que tout le monde l'appelait "Neige".

 

C'était une sorte de lévrier afghan, long sur jambes et très maigre. Il marchait au milieu des rues en hiver, et rasait les murs en été. Neige rodait tous les jours près du café de la place du village.

 

La figure centrale du lieu s'appelait Pierrot, un ancien cantonnier qui occasionnellement faisait office de projectionniste de cinéma à la paroisse du village... pour son repentir.

 

Le Bar des Amis.

Pierrot y tenait ses quartiers  du matin jusqu'au soir,  au bout du zinc près de la caisse "vu qu'il y a toujours quelqu'un à côté". Personnage haut en couleurs car diablement cirrhosé, Pierrot interpelait  invariablement  la bête avec son fort accent rocailleux: "Neigeeeeeuuuh, vine aqui!" (Neige, viens ici). Tout aussi Invariablement, le chien accourrait aussitôt.

 

Ce que je ne vous ai pas dit, c'est que le chien avait pour habitude, comment dire... de saluer les passants d'une façon très chaleureuse, pour ne pas dire appuyée. Après vous avoir reniflé  le bas des  pantalons d'une truffe décolorée et fendillée, Neige  se dressait sur les pattes de derrière, puis s'agrippait à votre jambe, voire  votre taille si par malchance, vous étiez plus petit... Neige se campait alors dans une position qui n'était pas sans rappeler le déhanché d'un coureur cycliste en position dite " de danseuse" au sommet du mont Ventoux...

 

Ses yeux n'exprimaient que tristesse et résolution...

 

Nul ne sait pourquoi, Pierrot était toujours l'élu.

 

Une fois que la bête s'était collée au cantonnier, celui-ci lui administrait  par surprise  un grand coup de pied dans les "coustougnettes", comme l'on dit dans le Sud. Le pauvre chien poussait alors un grand "kaï kaï" et  s'enfuyait à bride abattue sans demander son reste,  sous les rires et les sifflets des réguliers du bar.

"i podes garda la moneda!", " et tu peux garder la monnaie!" lançait Pierrot  à l'adresse de la bête en déroute...

 

Le plus terrible, c'est qu'elle finissait toujours par revenir, et  la scène se renouvelait  chaque fois  selon le même rituel de cruauté bête et méchante.

Un jour Pierrot mourut. Les visites de la bête au bar s'espacèrent jusqu'à se tarir.

Puis on ne revit jamais plus  le chien.

Neige était son nom...

 

 

 

Alain BOURRET.