Mickey fait du cinéma 

 

Anthropomorphisme...

J'ai appris ce mot savant il y a bien longtemps, alors que je lisais un article extrêmement sévère sur l'œuvre de Walt Disney. Je me souviens que le critique avait accolé au mystérieux vocable l'adjectif « lénifiant ». Cela fut alors un tel choc que dans la construction ultérieure du monde de mes idées, j'ai toujours éprouvé des difficultés à séparer ces deux termes.

Pourtant, Disney fait simplement parler et agir ses animaux comme des humains, poursuivant ainsi un exercice de style auxquels ses illustres prédécesseurs, Esope et La Fontaine, ont donné toutes ses lettres de noblesse.

L'animal constitue un habile subterfuge destiné à déjouer la censure, par une sorte de ventriloquie des paroles et des idées. Comme chacun sait, l'animal est dépourvu de raison, dès lors  ses propos ne peuvent être qu'irrationnels. Il est le  fou du roi. Lorsqu'il est l'objet d'une attaque, l'auteur peut toujours prétexter: «N'accordons pas trop d'importance à ces fariboles de l'esprit, proférées par un animal stupide. En fait, je le ridiculise en lui prêtant de tels propos».

Walt Disney adopte aussi parfois la démarche inverse, soit  celle de définir un être humain par rapport à la caractéristique comportementale d'un animal. Force est de constater que ce zoomorphisme sert rarement l'image de l'individu qui en est l'objet.

Il s'agit là moins de déjouer la censure que d'instiller insidieusement des préjugés.

C'est le "soft power" ou "pouvoir culturel"  au service du racisme. Et comme le livre s'adresse à des enfants, l'optique est de préparer l'avenir en forgeant dès à présent l'esprit des plus jeunes, adultes en devenir.

 

L'adaptation par les studios Disney du roman de Daniel Defoe, Robinson Crusoe, en constitue la parfaite illustration.

 

Petit rappel: Robinson Crusoe a été publié pour la première fois en 1719. Il a connu de nombreuses transpositions, communément rangées dans la savoureuse catégorie des "robinsonades": "L'île mystérieuse" de Jules Verne, "Le Robinson Suisse" du pasteur Wyss etc...

 

Les chemins de Mickey et de Vendredi se sont croisés à quatre reprises au  cours de la période qui nous intéresse.

 

A chaque fois, Vendredi  y est décrit comme un singe égoïste et paresseux:

  • un dessin animé de 1935: « Mickey's man friday » (Mickey et Vendredi).

  • Son adaptation en livre: « Mickey Mouse. Crusoe » (1936).

 

  • Un deuxième livre: « Mickey fait du cinéma » (1941), qui a pour sujet le tournage d'un film en relation avec l'oeuvre de Defoe;

  • Enfin un troisième livre: « Mickey' man thurdsay » (1948), ou « Mickey et Jeudi ». Cette BD raconte les mésaventures de Jeudi, petit frère de Vendredi, envoyé au pays de Mickey afin de s'y voir dispensé une éducation civilisée. On retrouve ici toutes les caractéristiques de « Tarzan à New-York », ou plus récemment de « Crocodile Dundee 2 » pour ce qui est de l'effet comique. La comparaison s'arrête là, car dans le livre de Disney, le pittoresque du personnage, et la cocasserie de ses réactions face à des situations normales pour nous, place le lecteur dans une position de supériorité. Sous couvert d'une historiette enfantine et sans conséquences, s'érige de façon subversive l'évidente infériorité de la race noire.

 

Dans "Mickey fait du cinéma", les dialogues sont on ne peut plus explicites (entre parenthèse, la réflexion que cela pourrait susciter chez le lecteur non averti):

Page 15: Robinson à Vendredi «que dis-tu moricaud?». (Négation de l'individu en tant que personne  car Vendredi n'est pas appelé par son prénom, alors qu'il vient de décliner son identité auprès de Robinson et de Mickey).

Page 16: Mickey à Vendredi « Naturellement Vendredi, il est bien entendu qu'il te faudra travailler. - Ça jamais! (les noirs sont profiteurs et paresseux).

Page 17: Le narrateur; « Ils (Robinson et Mickey) le chargent de diverses besognes, dont il s'acquitte fort mal car c'est un fieffé paresseux . En revanche , il mange comme 4!» (incompétence des noirs dont le seul souci est de satisfaire des besoins primaires).

« Tache de faire bonne garde chenapan ». (on ne peut pas leur faire confiance).

Vendredi: « J'étais poursuivi par les cannibales. Ils étaient toute une bande, mais ne vous inquiétez pas, ils sont lents dans leurs mouvements ». (les noirs constituent une menace du seul fait de leur  nombre).

Page 18: Vendredi aux deux compères: « j'ai laissé rentrer les cannibales dans votre camp, car ils m'ont fait des cadeaux ». ( les noirs sont facilement corruptibles. Ils ne servent qu'un intérêt.. le leur).

Page 23: le chef Bouzoubouzou à Robinson: « si vous voulez la vie sauve, épousez mes femmes et emmenez les » (les hommes noirs fuient face à leurs responsabilités familiales).

Page 26: «  Vendredi qui s'était endormi,  alors qu'il devait faire le guet se réveille en entendant ce dernier mot (dit par Mickey: nous n'avons plus de nourriture). « De la nourriture, ou ça? »

Page 28: Vendredi est enfariné de force par Mickey afin de le faire passer pour un fantôme. ( Comique en négatif des minstrels blancs, sauf que la démarche de ces derniers était volontaire).

Page 32: Épilogue de l'histoire, alors qu'un bateau est sur le point de les ramener à Mickeyville. Mickey à Vendredi: « Et toi, veux-tu venir avec nous? - Si l'on dort et si l'on mange, oui. Mais s'il faut travailler, non! ». (la présence du noir dans un monde de blanc ne peut se justifier que par sa force de travail. S'il ne veut pas travailler, il n'a donc rien à faire chez nous).

 

Effrayant, non?


En ce qui concerne le cinéma, l'ouvrage n'apporte pas grand chose. Seules les première et dernière pages du livre évoquent le tournage du film.

Une phase présente toutefois un intérêt réel, susceptible « d'ouvrir les débats ». Le metteur en scène dit à Mickey dans la dernière bulle: « (pour un acteur débutant ), ce n'est pas si mal. Ça prouve qu'un metteur en scène de grande classe peut obtenir d'excellents résultats avec le premier venu ».

  

 

Auteur: Studio Walt Disney. Traduction  assurée par Madeleine du Genestoux (éditrice chez Hachette, elle démissionna de ses fonctions lorsque les forces d'occupation lui demandèrent de collaborer en 1942).

 

Illustrations: Studios Walt Disney.

 

Editeur: Hachette

 

Année de parution: 1941.

 

Descriptif:  couverture cartonnée. Bande dessinée en couleur. 32 pages.

 

 Résumé:

Mickey a été engagé par le metteur en scène Mac Corck pour jouer dans «Robinson Crusoé  et Mickey».

Le tournage débute aussitôt.

 

Après le naufrage de leur navire, les deux protagonistes échouent sur une île déserte.

Bien vite, ils s'aperçoivent qu'elle est peuplée d'animaux  sauvages extrêmement hostiles... mais aussi d'indigènes qui le sont tout autant. Vendredi, qui vient d'échapper à ces derniers, devient l'ami de Robinson et de Mickey.

Le jeune noir s'avère très rapidement inutile, car il n'a qu'une seule obsession: manger et ne pas  être mangé!

Après bien des péripéties, dont une capture par les sauvages, les trois compères parviennent à s'échapper de l'île et à rejoindre un navire de scientifiques qui les ramènera à bon port.

Au moment des adieux, Vendredi fait le choix de rester sur son île, pourtant si dangereuse, au simple motif que dans le pays de Mickey, il faut travailler pour vivre...

 

Fin du tournage. Mac Corck félicite Mickey pour sa prestation.

Mickey rentre chez lui en se jurant d'y rester... "enfin pendant quelques temps" (sic).