L'intelligence d'une machine

« L'intelligence d'une machine » fait partie de ces livres rares , trop rares.

 

Non pas qu'il le soit en tant qu' objet, car son édition a été relativement large. Il est aisé de s'en procurer un. Cela dit, en trouver un exemplaire en bon état s'avère une tâche ardue. Le papier d'origine est de piètre qualité, ce qui est généralement le cas des ouvrages imprimés dans l'immédiat après-guerre.

 

Non, ce livre captive par « l'intemporelle universalité » de pensée de son auteur.

 

Mots creux me direz-vous? Que nenni vous rétorquerais-je aussitôt.

 

Epstein (1897-1953) est un théoricien du 7ème Art, plus précisément du procédé cinématographique. Il n'est pas le premier à se poser la question d'un phénomène qui exerce une telle fascination inter-générationnelle, et qui connait une si grande variété d'applications.

Cependant, Epstein observe minutieusement le cinéma sous divers angles, essentiellement philosophique, psychanalytique et scientifique. A cet égard, j'ose avancer que s'il avait été un scientifique, il aurait assurément choisi l'astrophysique, discipline qui  transporte "la vue bien au delà des yeux"...

 

« l'Intelligence d'une machine » paraît en 1946, soit peu ou prou 50 ans après la première projection publique d'un film.

Epstein fait autorité dans le milieu du cinéma, car il a déjà plus d'une trentaine de films à son actif en tant que réalisateur. Son œuvre se démarque par un style très personnel, inspiré du  surréalisme et de l'avant-gardisme.

Rien d'étonnant donc à ce que son livre témoigne d'une position résolument moderne, singulière et originale.

Epstein ne procède pas à une étude morphologique du cinéma, qui conduit bien souvent à organiser tout propos suivant la dichotomie classique, soit la division du 7ème art en deux branches principales: les Fréres Lumière (le documentaire, la réalité) et Mélies (le récit, la fiction).

Epstein se situe bien au-delà... il  décrypte l'invention en tant que telle. Montrer, démontrer ce en quoi l'émergence des images animées a révolutionné notre perception du monde.

Réel, irréel... ce clivage est dépassé. Les images imposent leur Vérité.

 

Commençons par le titre qui peut-être à mon sens interprété de deux façons :

 

L'intelligence          d'une              machine    "

 

1- ce livre est un manuel qui aide à « la compréhension (intelligence) d'un outil (ou machine) »,

 

...mais aussi...

 

2- ce livre décrit le mécanisme (ou machine) de pensée d'une intelligence artificielle. Intelligence s'entend ici au sens étymologique du terme, à savoir inter (entre) ligere (lier).

 

Cette seconde interprétation me semble mieux définir l'ouvrage dans son ensemble. La pellicule ne déroule t-elle pas  une ligne de temps composée d'une succession d'instantané?

Le titre même contient donc l'idée de discontinu dans le continu, un des points essentiels du livre. L'image fixe, ou vue photographique, est un atome qui s'inscrit dans le temps. Epstein la compare également à une note de musique. Seule, elle peut-être belle. mais elle l'est encore plus lorsqu'elle s'agrége  à d'autres pour former une mélodie.

Semblable au fil de vie des trois Parques, la pellicule subit les manipulations du caméraman qui « file » les images, du réalisateur qui les déroule, et du monteur qui les coupe d'un coup  de ciseau sec.

 

Vous trouverez ci-après les idées avancées par Epstein au fur et à mesure du livre, ou plus précisément la façon dont je les ai entendues et réorganisées:

 

Continu/discontinu:

 

Le cinéma contient en lui l'essence du miracle, soit le pouvoir de figer le mouvement, ou de donner vie à l'immobile (l'exemple de l'accélération de l'éclosion d'une fleur en est une illustration très poétique).

La persistance rétinienne est « l'éther » des temps modernes. Elle remplit l'espace entre deux vues, tout comme l'éther emplissait le vide intersidéral d'une matière transparente et consistante.

Ce qui nous apparaît comme une suite sans fissures est en fait une somme d'interruptions. La vitesse de traitement du cerveau est limitée, et l'esprit créé l'illusion d'un monde continu duquel le vide est absent.

Epstein s'en réfère alors fort justement à la fameuse flèche de Zénon (pour mémoire: une flèche en mouvement ne s'arrête pas. Or il est possible d'en donner, à un moment précis , l'exacte position.. donc c'est qu'elle marque un temps d'arrêt).

 

Le temps intemporel :

 

Dans les arts premiers, le temps artistique coïncidait avec le temps réel (exemple des Mystères du moyen-âge, représentations théâtrales qui pouvaient s'étaler sur une semaine). La narration était dépourvue des raccourcis, élipse et mises en perspective. Comme pour la cartographie de la terre, la représentation du monde au théâtre était « plane ».

Progressivement, le temps « solaire » a laissé place au temps « spectaculaire ».

Le mouvement a été amorcé par le théâtre, puis repris et amplifié par le cinéma. Le temps et l'espace y deviennent relatifs : flash-backs, ralentis, accélérés etc.... S'agissant justement de l'image inversée, le film  révolutionne notre perception du temps en révélant la possibilité d'un temps contraire.

Au cinéma, le temps est donc réversible. Et il ne s'agit pas juste d'inverser son cours. Au classique principe de causalité qui voit inéluctablement la cause précéder l'effet, se substitue le sens vectoriel de la 4ème dimension. Cause et effet peuvent ainsi varier en fonction de l'orientation du cours du temps.

(exemple: une  main laisse tomber une balle qui rebondit au hasard des aspérités du sol. Projetez le film à l'envers, et le destin de la balle est de finir sa course avec une précision absolue dans la main qui la reçoit. Dans un sens de projection la balle s'en remet aux lois capricieuses et immanentes du hasard des rebonds, dans l'autre elle est soumise à la transcendance de la prédestination).


Psychanalyse photo-électrique :

 

Habitué à son  propre reflet bi-dimensionnel dans le miroir, l'homme ne se voit qu'en une perspective écrasée et invariable. Lorsqu'il regarde son propre film, il découvre alors un inconnu. En effet, la grande mobilité de la caméra, et la diversité des angles de prise de vue dévoilent un personnage tri-dimensionnel. Ce rétablissement de la vérité provoque un déni, celui de l'altérité de soi. Qui donc se connait de dos? Personne, sauf à se livrer à de terribles contorsions face à une glace, ou à mettre en oeuvre un savant jeu de miroirs. C'est la mise en lumière de la "face caché de la lune", si vous m'autorisez ce jeu de mots...

Epstein évoque également l'utilisation du cinéma dans un cadre judiciaire ou médical. La décomposition au ralenti des expressions d'un justiciable ou d'un malade révêle les pensées profondes qui toujours afleurent en de subtils mouvements à la surface du visage, micro-expressions imperceptibles en temps réel.

 

Le cinéma impose une philosophie mécanique:

 

La raison selon Kant s'exprime en « étendue », « durée » et « cause ». Ces trois caractéristiques se retrouvent dans le cinéma, ce qui permet à Epstein d'affirmer qu'il  est par essence rationnel.

Il est courant de dire du cinématographe qu'il est une "machine à rêver". Certes. Mais depuis Freud, le rêve recèle une vérité psychologique supérieure à celle de la pensée extravertie et rationaliste. La fiction est donc légitime.


Il y aurait tant à dire sur ce livre que tout cinéphile se doit de lire!

 

Auteur: Jean Epstein

  

Editeur: Les Classiques du Cinéma. Editions Jacques Melot

 

Année de parution: 1946.

 

Descriptif:  couverture souple. 195 pages.